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Le casque AGV qui m’a sauvé la vie

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Demonerosso

1 Février 2026

4 min

L’histoire d’un accident à Milan, d’un choix irréfléchi et d’un casque qui a tenu bon au bon moment

De Lorenzo Cultrera

  

Milan, 4 décembre 2024. 19 h 15. Il fait froid, mais pas assez pour rester à la maison. C’est le genre de froid qui assèche les bruits, les éteint sous des blousons mal fermés.

 

J’ai un rendez-vous. Un cinéma, une fille, un soir de mi-semaine. Je descends dans le garage. La moto est là. Elle attend. Sur l’étagère : deux casques. Le mien : sportif, avec Venom dessiné dessus. Et puis l’AGV de mon père, peint à l’aérographe par l’usine Borgo Panigale, rouge, blanc et noir. Plus confortable. Plus silencieux. Plus vécu. Je n’y pense pas. Je prends le sien. Je le met. Et je pars.

 

L’itinéraire est celui que je connais. Centrale, Ghisolfa, piazza Firenze. La ville s’écoule sans rien prétendre. Les feux semblent ralentir pour me laisser passer. Le casque retient la chaleur du souffle. Les mains sentent le métal du guidon. Je ne vais pas vite. Tout simplement, je vais. C’est un moment suspendu, un de ceux où la vie ne pèse rien. Où il n’y a encore rien qui fait mal.

 

J’arrive en via Gallarate. Une rue comme les autres. Un carrefour. Rien de particulier. Puis, une voiture noire. Coupez ma trajectoire. Je fais un écart. Je l’évite. Mais la moto perd de l’adhérence. Elle monte sur le trottoir. Elle brise la vitrine d’un bistrot qui était en train de fermer.

 

Je suis éjecté. Je n’entre pas dans le magasin. Je m’arrête avant. Puis le noir. Le temps se brise. Ils m’ont retrouvé là. Le nez cassé. Les côtes fracturées. Je ne respirais plus. Le casque a tenu bon. Pas moi.

 

Lorsque j’ai rouvert les yeux, tout était blanc. Plastique, machines, sons réguliers.

Il me faudra des jours pour me rendre compte que je suis en vie. Plus d’un mois et demi dans le coma. Mon corps a lutté pendant que je n’étais pas là.

 

Ma voix sort comme un murmure robotique. La première chose que je dis est : « Où suis-je ? » Et c’est bien vrai que je ne le savais pas. Ni où j’étais. Ni ce que j’étais devenu.

 

Le casque. Ils me l’ont dit plus tard, avec une précision chirurgicale : « Si vous aviez eu un

autre casque, vous seriez mort sur le coup. » Et je le savais. Je le sentais sur moi, dans ma poitrine, dans mes mains qui tremblaient quand j’y repensais. Le casque que j’ai mis n’était pas sportif, c’était un sport-touring. Mais c’était le bon.

 

L’AGV de mon père. Rouge. Blanc. Noir. Peint à l’aérographe par la Rossa, la même maison que ma moto. Plus doux, plus rebelle. Mais plus fort que moi. Il a tout absorbé. Le coup. Le destin. Le partie la pire de la chute. Le mien, celui avec Venom dessiné dessus, est resté sur l’étagère.

Sportif. Joli. Inutile, ce soir-là.

 

Je suis revenu lentement. De l’obscurité à la lumière. De l’immobilité à la respiration. De l’inconscience à la

pensée. Marcher, parler, se souvenir, sont devenus de nouveaux verbes. Chaque geste reconquis. Chaque jour arraché. Mon père a dormi dans la voiture à l’extérieur de l’hôpital. Ma mère me tenait la main même si je ne la serrais pas. Je n’ai rien fait d’héroïque. Je viens juste de me remettre sur pied.

 

Mais je sais que ce casque, qui était celui de mon père, a choisi pour moi. Il fait office de barrière. De l’ombre. De l’héritage silencieux. Et aujourd’hui, chaque fois que je le regarde, je ne ressens aucune nostalgie. Je ressens du respect.

Car cette nuit-là, à Milan, ce n’est pas un geste qui m’a sauvé. C’est un choix qui semble anodin. Mais, au contraire, c’était tout.

 

Milan. 4 décembre 2024. 19 h 15. Je démarre la moto. Je sors du garage. Le

mauvais casque me sauve la vie. Le bon casque, peut-être, m’aurait laissé partir.